02.10.2009

OURAGAN ROI DE LA BROUSSE

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C’est au printemps 1946 que M. Drin eut l’idée d’Ouragan. Depuis quelque temps, il cherchait un personnage capable de rivaliser avec le Tarzan des Éditions Mondiales. Il aurait dit à son gendre, M. Roussel : « Raymond, mon garçon, nous allons damer le pion à tous ces rastaquouères ! Le petit Bohan, qui travaille vite et bien, va dessiner mon nouveau personnage, un genre Tarzan mais en mieux, habillé. »

 

Depuis la création de sa maison, M. Drin devait faire face à des concurrents de qualité venus de l’étranger : Paul Winkler et ses BD américaines, Ettore Carozzo, Cino del Duca… Mais, dans l’adversité, M. Drin savait toujours demeurer inventif et rebondissant.

 

Le premier opus d’Ouragan roi de la brousse sort ainsi en novembre 1946 . Intitulé Le champion des champions, il inaugure une suite de 92 aventures, qui prendra fin en décembre 1948. Le dessin d’André Bohan y est encore assez fruste, mais c’est déjà celui d’un très singulier comic’s creator. L’éclatement graphique de Bohan, au sens raymond-rousselien du terme, se produira en 1949, avec Mister X, et sous l’irrévocable influence de Milton Caniff. Mais, pour notre goût, les planches primitives d’Ouragan ont un sel inoubliable. Dans celles-ci, le jeune Bohan s’inspire pataudement de Hogarth et du Pellos nerveux des Cahiers de la France sportive pour camper, bien découplé, son tarzanide.

 

Au fil des épisodes, Ouragan s’avère être plus qu’un simple Buster Crabbe marinant parmi les crocodiles dans la touffeur tropicale. C’est un globe-trotter investi d’une mission civilisatrice, l’ambassadeur musclé de la grande France, celle des cinq parties du monde comme disait Paul Reynaud. Vêtu d’un caleçon stretch et d’un maillot de corps à rayures (qui anticipe à la fois Tarou et Maya l’abeille), il écume les quatre coins de la planète, selon l’inspiration vagabonde de M. Drin (qui écrit les scénarios). De l’Afrique australe à l’Amérique du Sud, du Far West à la Chine, des Indes au Pays des Niams-Niams, Ouragan est toujours présent au bon endroit pour faire respecter la loi de l’homme blanc, et uniquement avec ses poings, à la Marcel Cerdan ! Comme les Super Heroes qui portent cape et collant, il n’est jamais ridicule dans sa tenue somme toute seyante, qui lui permet d’évoluer à son aise.

 

Quant au racisme échevelé que certains de mes confrères, parmi les plus nébuleux, prêtent généreusement à Ouragan, nous dirons qu’il relevait du prêt-à-penser de l’époque. L’école laïque et républicaine, les publications de vulgarisation scientifique, les expositions coloniales, avaient largement contribué à façonner les esprits de la sorte. Une perception erronée des populations exotiques, à laquelle il était difficile d’échapper, était installée. Mais ces braves gens d’un autre âge, qui redoutaient le péril jaune ou le fanatisme religieux sanglant, étaient-ils si mauvais et pensaient-ils si mal ? La réponse va tomber dans la décennie qui vient. En attendant, un autre prêt-à-penser a pris la relève, charriant de nouveaux préjugés et de nouveaux stéréotypes négatifs : le blanc et le catholique sont forcément des monstres et des abrutis congénitaux.

 

Les premiers fascicules d’Ouragan roi de la brousse comptent douze pages, puis passent à huit, du n° 13 au n° 92. Le format à l’italienne reste égal à lui-même tout au long de la série : 15 x 22, 5 cm. Nous invitons ceux qui aiment ce genre de précisions à consulter la fort bien faite Database du Loup, on the web again !

 

Le n° 48 porte le beau titre d’Ouragan contre tous. Jamais, de mémoire d’amateur de BD, on en vit de plus mytho. C’était le côté Cyrano du petit père Drin qui se réveillait. La superbe une du n° 392 de National Hebdo, « Le Pen seul contre les voleurs », en est un crâne écho. De même, le n° 1 de Zembla, de juillet 1963, démarrait en force avec un épisode intitulé : « Zembla seul contre tous ».

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On repère à la lecture d’Ouragan des leitmotive : la solitude du brave dans un monde de pleutres, le choix d’une technique offensive au combat. Ouragan sort indemne des pièges qu’on lui tend, parce qu’il sait opérer, au moment le plus critique, de spectaculaires trouées dans les lignes ennemies. Il a l’air vaincu, et le voilà qui soudainement se redresse, fond comme un lion sur l’adversaire, le surprenant, le taillant définitivement en pièces… Dans ces moments-là, le texte de Drin devient homérique. Il est question de « la puissance des poings d’Ouragan ». « Attention à vous, mes drôles, prévient solennellement le roi de la brousse, je vais vous servir une séance de pugilat dans toutes les règles de l’art, vous administrer une friction soignée dont vous vous souviendrez ! » Une offensive éclair d’Ouragan fera ainsi perdre toute sa flotte de guerre à l’usurpateur Malinké (ou Ralinké) qui devra restituer le trône à Met-Saa, le fils du vieux roi exilé Malika (in Ouragan roi de la brousse n° 16). Malika avait exhorté Met-Saa à reprendre la tête du royaume, pour conduire sagement la nation. Sans Ouragan, le jeune nègre n’y serait pas parvenu. Les esprits dévorés d’idéologie peuvent ricaner, parler de paternalisme colonial, il s’agissait de tout autre chose. Il s’agissait d’aider à réparer une injustice. Il y a dans ces pages des accents de sincérité, de fraternité sudiste, qui échappent au commun. Si Malika est présenté animé de sentiments nobles, soucieux de transmettre un héritage intact à sa descendance, il en va différemment pour Malinké. Les Noirs désagréables sont dépeints comme tels. Leur pigmentation ne les rend pas tabous.

 

Le personnage de l’homme des bois apparaît aussi fréquemment dans Ouragan, mais dépourvu de l’élégance et du sex-appeal de Tarzan, plutôt genre Michel Simon en “Boudu sauvé du zoo”, vivant en marge de l’humaine piste. Le maître des singes (in Ouragan roi de la brousse n° 52), avec sa tronche de centaure, en est un assez bon exemple.

 

Autre récurrence : M. Drin, qui appréciait les spectacles du Grand Guignol de la rue Chaptal, les drames de la jungle en deux actes et trois tableaux, aimait truffer ses scénarios de scènes sanguinolentes de plus ou moins bon goût. Si Ouragan s’explique à mains nues avec les hommes, il se sert d’un Bowie knife lorsqu’il se bat contre les fauves : « L’ours, ouvert en deux, perdant son sang à flots, s’affaissa ». « Voilà un joli coup de couteau ! Un boucher de Chicago n’aurait pas mieux fait ! » (in Ouragan roi de la brousse n° 20)

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Dernier leitmotiv relevé par nous dans Ouragan : le roi de la brousse prend d’autorité la défense des faibles. « Excusez-moi, cher ami, de vous interrompre, mais sachez que je prends votre cause en main, et que ma protection est plus efficace que vous ne le pensez ! » déclare-t-il à Willy Bromberg, planteur de café sur l’île de Java, détroussé par son propre contremaître (in Ouragan roi de la brousse n° 69).

 

L’expression graphique de Bohan est toute nourrie de vieux cinoche : Mata-Huki, le méchant savant Japonais de Mister X, aura la face grimaçante de Lon Chaney grimé en wash (Terry et les Pirates, avec ses Mongols maléfiques et sa mise en images cinématographique, est l’autre influence majeure sur Bohan pour Mister X). Pour en revenir à Ouragan roi de la brousse, il faut dire que Bohan, lorsqu’il quittait son domicile de la rue Saint-Denis pour aller livrer ses planches passage des Petites-Écuries, avant de s’engager dans la rue d’Hauteville, aimait s’attarder sur les Grands Boulevards, voir ce qui se jouait au Max Linder, au Rex… Avec son ami André Roger, ils écumaient les salles obscures de la capitale : l’Impérial Pathé (que les habitués appelaient familièrement le Pâté Impérial), le Louxor, le Maillot-Palace… Mais c’est le Rex, avec sa salle « atmosphérique » et son plafond étoilé d’ampoules électriques, qui avait la préférence d’André et où il rêvait le plus fort… Là, le dimanche, accompagné de sa femme, il venait, pour le plus grand bonheur des gamins d’après-guerre, chercher son inspiration plastique dans des films comme Les boucaniers des Caraïbes, Panique dans la jungle, L’orphelin de la brousse, Le tombeau hindou

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